L’éducation en Thaïlande suscite une inquiétude croissante, confrontée à des défis structurels et pédagogiques qui freinent la réussite des élèves. Malgré un budget important et une augmentation du taux de scolarisation, les résultats demeurent décevants et les inégalités persistent.

Un emploi du temps scolaire chargé mais inefficace

Les élèves thaïlandais passent en moyenne 1 200 heures par an à l’école, bien au-delà des 800 heures recommandées par l’UNESCO. Pourtant, cette surcharge horaire ne se traduit pas par une amélioration des performances académiques. Selon un rapport de la Banque Mondiale, le Programme for International Student Assessment (PISA) de 2018 a révélé que 52,7 % des élèves thaïlandais de 15 ans peinent à appliquer les mathématiques à des situations réelles, et 44,5 % ne peuvent pas expliquer des phénomènes scientifiques de base. À titre de comparaison, la moyenne de l’OCDE est respectivement de 24 % et 22 %.

Loin de favoriser l’apprentissage, cet excès d’heures en classe engendre de la fatigue et nuit à l’efficacité de l’enseignement. L’exemple de la Finlande, qui obtient d’excellents résultats avec une charge horaire bien inférieure, montre qu’un modèle alternatif est envisageable.

Un curriculum obsolète, des classes surchargées et une pénurie d’établissements techniques

Le curriculum thaïlandais, inchangé depuis 2001, est l’un des plus rigides et denses au monde. Deux tentatves de modifications en 2008 et 2017 ont échoué. Ce curriculum est structuré autour de 8 domaines d’apprentissage principaux, parmi lesquelles la langue thaïlandaise, les mathématiques, les sciences, les études sociales. Il est souvent reproché à l’apprentissage thaïlandais d’être trop théorique, empêchant le développement de compétences analytiques et créatives pourtant essentielles dans un monde en mutation.

De plus, la réussite automatique est un problème majeur. Les élèves ont la possibilité de « réparer » leurs notes en fin d’année, ce qui décourage un travail rigoureux et continu. Cette mesure, censée éviter l’échec scolaire, contribue paradoxalement à une baisse du niveau général.

L’efficacité pédagogique est fortement entravée par des classes dépassant souvent les 50 élèves, notamment dans les écoles publiques rurales. Un enseignant ne peut offrir un suivi personnalisé à une telle échelle, ce qui nuit à l’acquisition des savoirs.

Par ailleurs, le manque d’écoles professionnelles et techniques freine le développement économique du pays. Des initiatives existent pour améliorer la formation professionnelle, à travers des programmes comme l’IECD (Institut Européen de Coopération et de Développement) qui offrent des formations professionnelles dans des secteurs tels que l’hôtellerie, particulièrement pour les jeunes Karens de la région de Mae Sot. La Thaïlande souffre cependant d’une pénurie de main-d’œuvre qualifiée dans les métiers manuels et industriels. Le système thaïlandais reste ancré dans une approche théorique peu adaptée aux besoins du marché du travail.

Des méthodes pédagogiques jugées inefficaces 

L’éducation thaïlandaise accorde une place excessive à l’apprentissage par coeur. Certains enseignants dénoncent une baisse du niveau général due à cette approche, qui privilégie une mémorisation jugée stérile qui ne permet pas le développement de compétences analytiques. 

Par ailleurs, la qualité des enseignants est très variable. La formation continue fait défaut, et beaucoup d’enseignants ne disposent pas des compétences nécessaires pour enseigner efficacement. En outre, ils sont surchargés de tâches administratives et sociales, réduisant leur temps consacré à l’enseignement.

Les disparités entre les zones urbaines et rurales sont flagrantes. Selon un rapport publié en 2022 par le Conseil de l’Éducation en Thaïlande (CET), 1,2 million d’enfants sont en décrochage scolaire, souvent en raison de la pauvreté ou de problèmes familiaux, et 16 % des élèves ne sont pas scolarisés dans un cadre officiel. Selon Attapol Sangkawasi, secrétaire général du CET “La situation des élèves en décrochage scolaire reste inquiétante”. 

Sur le plan international, les élèves thaïlandais de 15 ans ont environ 1,5 an de retard par rapport aux élèves vietnamiens du même âge (Banque Mondiale). 

Enfin, l’apprentissage des langues étrangères est un autre point faible du système. La Thaïlande se classe 106e sur 116 pays dans l’EF English Proficiency Index, derrière la plupart de ses voisins asiatiques : Singapour, les Philippines, la Malaisie, le Vietnam, le Cambodge. Cette faiblesse en anglais limite considérablement l’insertion professionnelle des jeunes sur le marché du travail globalisé.

Le mouvement des « Bad Students » et la lutte pour la réforme

Face à ces nombreux problèmes, un mouvement étudiant baptisé « Bad Students » milite depuis août 2020 pour une réforme profonde du système éducatif. Parmi ses figures emblématiques, Benjamaporn « Ploy » Nivas, une jeune lycéenne de 15 ans, critique un enseignement basé sur la mémorisation aveugle et le contrôle autoritaire des élèves. Elle dénonce notamment les normes vestimentaires rigides des méthodes non-adaptées.

Selon elle, l’éducation en Thaïlande empêche les jeunes de développer un esprit critique : « À l’école, nous subissons un lavage de cerveau. On nous apprend à ne poser aucune question, mais seulement à mémoriser et réciter des faits en vue des examens » a-t-elle déclaré au journal Le Point

Cette contestation s’inscrit dans un contexte plus large de revendications démocratiques en Thaïlande. Cependant, toute tentative de réforme se heurte à la résistance d’un système conservateur profondément enraciné.

Un plaidoyer pour le changement

Le système éducatif thaïlandais se trouve à un tournant décisif. Confronté à un curriculum obsolète, des classes surchargées et une formation pédagogique inadaptée, il peine à offrir une éducation de qualité à l’ensemble des élèves du pays. Cette crise éducative n’est pas seulement un problème interne ; elle a des répercussions directes sur la compétitivité économique du pays et sur sa capacité à s’adapter aux exigences du XXIe siècle.

Si aucune réforme structurelle n’est engagée, la Thaïlande risque de voir son potentiel entravé par un système incapable de préparer ses jeunes aux défis de demain. La modernisation des contenus, l’amélioration de la formation des enseignants et la réduction des inégalités régionales sont des impératifs que les décideurs politiques ne peuvent plus ignorer. Il en va de l’avenir de toute une génération et du développement du pays.

2 comments
  1. Plus qu’inquietant, dramatique pour le pays. Ces enfants d’aujourd’hui seront la force vive du pays demain.

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